Répertorisation : principes, avantages et limites

La Répertorisation en homéopathie

Ce cours fait partie du 4ème séminaire de 1ère année. Vous avez aussi intérêt à lire les autres dossiers de cette rubrique « Répertorisation homéopathique »

INTRODUCTION

Chacun d’entre nous a déjà fait de la répertorisation, probablement sans le savoir, comme Monsieur Jourdain de la prose, en utilisant un moteur de recherche. Les « algorithmes secrets » de Google ne sont rien d’autre en effet qu’un système sophistiqué de répertorisation…

L’ANALYSE ET LA SYNTHÈSE

Nous avons vu que pour apprendre la MM, il faut mémoriser les symptômes respectifs des remèdes. C’est une démarche d’ordre analytique à l’inverse de celle requise lors d’une consultation homéopathique, laquelle vise à trouver le bon remède (ou les bons remèdes ?) à partir des symptômes du patients et constitue donc une démarche de type synthétique.

Apprendre la MM : Remèdes —>ž Symptômes       

Consultation : Symptômes —> ž Remède(s)

ANALYSE  versus  SYNTHÈSE

La dialectique sous-jacente à cet exercice bénéficie de l’approche systémique de la MM développée dans la 2e section.

La connaissance et la maîtrise de la MM, ainsi que l’expérience clinique, permettent souvent de retrouver le ou les remèdes les mieux adaptés au patient. Lors d’une consultation d’homéopathie, le (ou les) symptôme(s) du patient sont confrontés, dans le cerveau de l’homéopathe, à la multitude des remèdes et du foisonnement de leurs symptômes. Le cerveau de l’homéopathe opère ainsi une sorte une répertorisation (là-aussi comme Monsieur Jourdain) en allant des symptômes vers le remède.

Le processus mental à l’œuvre lors d’une consultation homéopathique (la répertorisation homéopathique) peut être formalisé par une approche mathématique où le calcul matriciel s’est invité. La répertorisation homéopathique se prête en effet à un étonnant formalisme qui a séduit nombre d’homéopathes (il s’agit essentiellement des homéopathes dits « unicistes ») pour lesquels elle constitue le Graal de l’homéopathie…

La répertorisation est donc un outil diagnostic, mais seulement un outil : elle ne peut pas remplacer le sens clinique du praticien, ni sa connaissance de la MM. Nous allons voir comment elle fonctionne et quelles sont ses applications.

Pour démythifier la répertorisation (et le travail merveilleux des « homéopathes unicistes » …), nous allons la « disséquer ». Rassurez-vous, c’est beaucoup plus simple que vous ne croyez… Nous en verrons ensuite les avantages, les inconvénients, les biais et les limites. Enfin nous verrons quelques cas concrets de répertorisation.

CONSTRUCTION D’UN RÉPERTOIRE

Un répertoire se construit à partir d’une ou de plusieurs MM. Nous allons donc construire un répertoire de symptômes (en nous référant au plus célèbre d’entre eux, celui de Kent).

Une MM n’est rien d’autre qu’une liste de symptômes que l’on a l’habitude de classer par remèdes. Les remèdes sont donc définis par leurs noms et par l’ensemble de leurs symptômes.

Pour « construire » un remède, par exemple Arsenicum album, nous faisons la liste de ses symptômes :

Arsenicum album = {…[des centaines de symptômes !]…}>> dont (extraits) :

  • Problématique : incapable de se détendre !
  • Psyché : sentiment permanent d’insécurité et agitation périphérique
  • irritable le soir
  • sensation de vide
  • peur de l’échec
  • incapable de prendre du recul
  • exigeant au niveau du détail, jusqu’à se montrer avare et égoïste
  • asthénie
  • perte de poids
  • douleur sourde dans le ventre
  • flatulences
  • diarrhée après avoir mangé des fruits
  • démangeaisons brûlantes : eczéma, psoriasis
  • brûlures des muqueuses : coryza, gastrite, colite, diarrhée…
  • asthme sec
  • aggravé allongé
  • aggravé par le froid, l’air froid
  • aggravé par l’effort
  • amélioré par les applications chaudes
  • etc …

 

Autre exemple :

Phosphorus = {…[des milliers de symptômes !]…} >> dont (extraits) :

  • Problématique : hypersensible -> confusion d’identité + clairvoyant -> « la mission » (idéaliste impénitant)
  • Psyché : éternel enfant
  • aimable, exalté mais fragile (peurs), obsession de liberté, désire ne pas passer inaperçu
  • hémorragies
  • vertiges
  • ictère
  • anémie
  • fièvre avec faim canine
  • Modalités : aggravé par le froid et les moindres petites choses
  • etc …

Autre exemple :

Lycopodium = {…[des centaines de symptômes !]…} >> dont (extraits) :

  • Pb. : complexe supériorité + manque de confiance en lui
  • Psyché : hyperémotif totalement cérébralisé, conservatisme, préjugés (décorations) et opportunisme (diplomatie-lacheté),
  • pas de geste gratuit (avare) –> le «  »petit chef scrupuleux »
  • hypoacousie, surdité, hyper acousie…
  • nez bouché, notamment la nuit
  • hyperosmie
  • etc …

 

… et ainsi de suite. Les trois remèdes précédents sont parmi les plus étudiés et utilisés : on a l’habitude de les appeler des « polychrestes » (étymologiquement « qui a beaucoup d’usages »).

Le plus souvent, une MM présente les remèdes ordre alphabétique : Abies nigra, Abrotanum, (…) , Zincum sulfuricum, … , Zingiber, Zizia aurea [espèce de plantes de la famille des Apiaceae originaire du Nord de l’Amérique] mais cela n’a pas toujours été le cas, notamment dans la première édition de la Materia Medica Pura de Hahnemann soi-même…

Les symptômes que l’on trouve dans une MM sont parfois saugrenus, hétéroclites, ou mêmes farfelus… (voir quelques exemples ci-dessous au paragraphe « Biais et limites »), et souvent peu ou mal structurés.

Nous allons voir maintenant quelques exemples de remèdes avec leurs symptômes structurés tirés du répertoire de Kent (en ne retenant pour simplifier que les degrés 2 et 3 [voir ci-dessous pour la définition du degré]). Les symptômes sont donc maintenant structurés et regroupés :

Les 5 symptômes de Zizia aurea issus de sa pathogénésie et retenus pour construire le répertoire de Kent en français (il n’y a pas de symptôme au degré 3 [fort] pour Zizia aurea) :

Zizia

Les 18 symptômes de Vespa vulgaris (la guêpe vulgaire) retenus pour le répertoire de Kent (degrés 2 et 3) sont :

Vespa

Abies nigra (N.B. : ce remède comporte 6 symptômes dans la MM de Kollitsch, comme dans celle de Guermonprez & al., et 7 symptômes dans la MM servant de base au répertoire de Kent (en ne retenant que les symptômes de degré au moins égal à 2 ; N.B. : il n’y a pas de symptôme au degré 3…). Voici la liste du Kent :

Abies

 

Abrotanum comporte 6 symptômes (environ) chez Kollitsch (environ), 22 symptômes chez Germonprez, mais 49 symptômes dans le Kent (en ne retenant là encore que les symptômes de degré au moins égal à 2).

Voici la liste du Kent :

Abrotanum1

Abrotanum2

 

N.B. : les répertoires manipulent en pratique plus de symptômes que n’en contient telle ou telle matière médicale, car ils compilent en général plusieurs matières médicales.

Il est difficile de dénombrer précisément les symptômes d’un remède d’une MM donnée car ils sont souvent rédigés de façon assez floue, noyés dans un discours, et non pas simplement énumérés.

Si l’on devait donner ici les symptômes de grands polychrestes comme Sulfur (6000 symptômes), Natrum muriaticum ou Phosphorus (4000 symptômes environ au Kent), cela prendrait plusieurs pages…

QUELQUES NOTATIONS

Nous notons :

  • les « m » SYMPTÔMES possibles par Si (avec i variant de 1 à m) : « S » pour « symptôme », et « i » pour indiquer qu’il existe beaucoup de symptômes, et donc S1 pour le symptôme numéro 1, S2 pour le symptôme numéro 2, etc…   jusqu’au dernier (si tant est qu’il existe !) Sm pour le symptôme numéro m. Il existe des milliers, voire des dizaines de milliers de symptômes et la liste ne sera jamais close… : je ne crois pas qu’on puisse les mémoriser tous !… Le répertoire de Kent manipule environ 64.000 symptômes. ATTENTION : il s’agit là de l’ensemble des m symptômes répertoriés par tous les provings de France, de Navarre et d’ailleurs, indépendamment de leur appartenance à tel ou tel remède.
  • les « n » REMÈDES par Rj (avec j variant de 1 à n)  : avec « R » pour « remède », et « j » parce que le « i » est déjà pris…, et donc R1 pour le remède numéro 1, R2 pour le remède numéro 2, etc. jusqu’au dernier (si tant est qu’il existe, mais il faut de toute façon en fixer un !), Rn pour le remède numéro n. Le répertoire de Kent manipule environ 700 remèdes, mais on dénombre dans la littérature plusieurs milliers de remèdes.

Voyons maintenant les trois opérations permettant de construire un répertoire : concaténation, organisation et réduction.

  • concaténation : Du point de vue clinique, un remède est une liste de symptômes. D’un point de vue mathématique, c’est un ensemble de symptômes. La réunion (ou « concaténation ») des symptômes de tous les remèdes est une liste ou un ensemble. Cela revient à mettre bout à bout toutes les listes de symptômes, pour tous les remèdes ; on obtient une (très longue) liste brute de symptômes, dont certains apparaissent plusieurs fois.
  • organisation (ce terme peut ici être considéré comme une allusion directe à l’agencement des organes dans l’organisme) :
    Dans les MM, et pour chaque remède, les symptômes sont agencés de différentes manières selon les auteurs (ce qui n’est pas sans dérouter les novices…). Il est parfois extrêmement difficile de s’y retrouver : certaines MM sont très pratiques, d’autres moins…
    Pour ce qui est des répertoires, celui de Kent organise par exemple les symptômes en Sections : Psychisme, Vertige, Tête, Yeux, Vision, Oreilles, Audition, Bouche, …, Estomac,       etc. (globalement de haut en bas, par systèmes fonctionnels, en terminant par Sommeil, Frissons, Fièvre, Transpiration, Peau, Généralités). Kent subordonne ainsi le physique au psychique, descend du général au particulier, part de l’extrémité céphalique et va vers les extrémités distales. Cette structuration, assez hétérogène, s’inspire en fait de la structure de la Materia Medica Pura de Hahnemann, et reflète nettement une orientation philosophique et une conception particulière de l’être humain. Elle est discutable, mais elle fonctionne. Beaucoup d’auteurs ont proposé des classements différents, mais aucun classement complètement satisfaisant n’a encore vu le jour…
  • Réduction : les symptômes identiques, ou considérés comme identiques ou très proches, pour les remèdes qui les comportent sont identifiés, c’est-à-dire repérés et fondus en un seul symptôme, par exemple :

– « douleur de la gorge aggravée en buvant chaud » :
>> ce symptôme est considéré comme commun à : apis., canth., guaj., lach., lyc., merc-i-f., phyt., spong. (ce peut être par exemple le 3.519e symptôme de la matrice-colonne remèdes du répertoire)

De même :

– « douleur de la gorge améliorée en buvant chaud » :
>> ce symptôme est considéré comme commun à : alum., ars., calc-f., calc-p., cham., guare., hep., kali-bi., lyc., nux-v., rhus-t., sabad., sulph. (ce sera par exemple le 3.520e symptôme…)
(N.B. : on voit que
Lycopodium comporte deux symptômes contradictoires… Ce n’est pas étonnant en homéopathie où l’inversion des effets est monnaie courante. L’effet d’une substance est dit « hormétique«  s’il s’inverse en fonction de la dose (cf. le phénomène d’hormèse dont il a été question dans le 1er module de cours).

La liste brute résultant de la concaténation est donc structurée (organisée) puis réduite : on agence les symptômes (voir ci-dessus « organisation ») et on ne garde qu’un seul exemplaire de chaque occurrence (voir ci-dessous la phase de « réduction »). La liste résultante est plus petite (mais quand même encore très longue) ; c’est un vaste ensemble de symptômes, que l’on dispose dans une colonne :

S1

S2

Si

Sm

… nous retrouvons ici nos Si, avec i variant de 1 à m, et m très grand (par exemple 16.000).

 

DÉFINITION D’UNE MATRICE :

C’est un tableau de chiffres à m lignes et n colonnes.

Exemple totalement arbitraire (les chiffres sont appelés les « coefficients ») :

2 0 8 -5 7
0 3 -4 11 1
58 14 0 -1 18
41 3 1 0 -26
4 -47 -4 12 -2
-49 26 2 1 0

 

CONSTRUCTION DE LA MATRICE-COLONNE « REMÈDE » :

Pour chaque remède Rj, on construit un tableau à m lignes et 1 colonne noté Rj(m,1) et appelé matrice-colonne remède dont les coefficients sont définis de la façon suivante :

Pour chaque symptôme Sj (avec j variant de 1 à m) de la liste, on fait correspondre une « valence » (c’est la valorisation) :

– valence = 0 si le symptôme est absent de la pathogénésie du remède (aucun expérimentateur n’a observé le symptôme) ;
– valence = 1 (ou degré « faible ») si le symptôme a été observé par l’un ou quelques uns des expérimentateurs dans la pathogénésie du remède
– valence = 2 (ou degré « moyen ») si le symptôme est généralement observé dans la pathogénésie du remède
– valence = 3 (ou degré « fort ») si le symptôme est très marqué et/ou indiscutable dans la pathogénésie du remède

N.B.: l’intensité ou la pertinence d’un symptôme est différente suivant les remèdes. Chaque remède possède ainsi, pour tel ou tel symptôme, une valence ou un degré qui lui est propre (nous avons déjà rencontré la notion de degré : voir plus haut).

Les valences sont les coefficients de cette matrice-colonne remède.

Exemples de symptômes associés aux remèdes, en fonction de leurs valences (ou « degrés ») extraits du répertoire de Kent :

– À la section « Transpiration » alinéa « réveil, après » = transpiration après le réveil (p. 1460, 21 remèdes) :   

>> Acon‑c., ant‑c., Ant‑t., bry., carb‑an., carb‑v., chel., chin., con., Dig., ferr., gamb., hyper., mag‑s., nux‑v., ph‑ac., phos., Phys., samb., sep., sulph.

– Pour la « douleur de la gorge aggravée en buvant chaud » (p. 555, 8 remèdes) :

>> apis., canth., guaj., lach., lyc., merc‑i-f., phyt., spong.

– Pour la « douleur de la gorge améliorée en buvant chaud » (p. 555, 13 remèdes) :
>> alum., ars., calc‑f., calc‑p., cham., guare., hep., kali‑bi., lyc., nux‑v., rhus‑t., sabad., sulph.

– À la section « Audition » p. 388 (dans la version française traduite et adaptée par Edouard Broussalian, éd. Roger Jollois, 1993) le symptôme « Hypoacousie » (172 remèdes) :

HYPOACOUSIE : aeth., agar., agn., alet., all‑c., ambr., am‑c., am‑m., anac., ang., ant‑c., apis., arg‑m., arg‑n., arn., ars., asaf., asar., aster., aur., aur‑m., aur‑s., bapt., bar‑c., bar‑m., bell., bor., bov., bry., bufo., cact., calad., calc., calc‑p., cann‑i., caps., carb‑an., carb‑o., carb‑s., carb‑v., caust., cedr., cham., chel., chin., chin‑a., chin‑s., chlf., cic., cist., clem., cocc., coc‑c., coff., colch., coloc., com., con., cor‑r., croc., crot‑c., crot‑h., crot‑t., cupr., cycl., dig., dros., dulc., elaps., ferr., ferr‑ar., ferr‑i., ferr‑p., fl‑ac., form., gamb., gels., glon., graph., grat., guaj., guare., hep., hydr., hydr‑ac., hyos., ign., iod., ip., jatr., kali‑bi., kali‑br., kali‑c., kali‑chl., kali‑i., kali‑n., kali‑p., kali‑s., kalm., kreos., lach., lachn., lact., laur., led., lyc., mag‑c., mag‑m., mag‑p., mang., med., meny., meph., merc., merc‑i-r., merl., mez., mosch., mur‑ac., nat‑a., nat‑c., nat‑m., nat‑p., nicc., nit‑ac., nux‑m., nux‑v., olnd., onos., op., par., petr., ph‑ac., phos., phys., plat., plb., psor., puls., rheum., rhod., rhus‑t., ruta., sabad., sabin., sal‑ac., sars., sec., sel., sep., sil., spig., spong., squil., stann., staph., stram., sul‑ac., sul‑i., sulph., tab., tarax., tarent., tell., tep., ther., thuj., valer., verat., verb., viol‑o., zinc.

N.B. : on perçoit visuellement les degrés, ainsi :

  • signifie que le remède Calcarea carbonica (= calcaire de la couche moyenne de la coquille d’huîtres) comporte ce symptôme [« Hypoacousie »] au degré fort (valence=3)
  • signifie que le remède Spongia tosta (= éponge torréfiée) comporte ce symptôme [« Hypoacousie »] au degré moyen (valence=2)
  • signifie que le remède Aethusia Cynapium (la petite ciguë) comporte ce symptôme [« Hypoacousie »] au degré faible (valence=1)
  • l’absence d’un remède dans la liste signifie que ce remède ne comporte pas le symptôme correspondant (valence=0)

 

En mettant côte à côte les n matrices-colonne « remèdes » à m lignes et 1 colonne des n remèdes, on obtient une matrice à m lignes et n colonnes notée R(m,n), dite matrice « répertoire » (c’est donc un tableau à m lignes et n colonnes) :

Les coefficients de cette matrice R(m,n) sont les valences ou degrés vi,j définis ci-dessus.

La matrice R(m,n) « répertoire » est donc un tableau de valences notées vi,j, avec i variant de 1 à m pour les lignes, et j de 1 à n pour les colonnes (ses coefficients apparaissent en rouge) :

Si¯        Rj® R1 R2 Rn
S1 v1,1 v1,2 v1,n
S2 v2,1 v2,2 v2,n
Si vi,1 vi,2 vi,n
Si+5 v(i+5),1 v(i+5),2 v(i+5),n
Si+37 v(i+37),1 v(i+37),2 v(i+37),n
Sm vm,1 vm,2 vm,n

 

La première colonne contient les valences vi,1 relatives aux symptômes du remède R1 (par exemple Abies Nigra, soit l’un des tout premiers par ordre alphabétique…), la deuxième colonne les valences vi,2 de R2 (disons Abrotanum…), etc. jusqu’à vm,2 pour la valence du dernier symptôme pour Abrotanum et vm,n pour la valence du dernier symptôme du dernier remède Rn (disons Zincum Metallicum).

Nous pouvons maintenant avoir un (tout petit) aperçu du répertoire ainsi construit :

exemples de symptôme…¯      Si¯ Rj® Abies-n Abrot. Zinc.
S1 v1,1 = 0 0 0
S2 0 0 0
aggravé par le thé Si 2 0 0
envie pressante d’aller à la selle Si+5 0 1 1
faiblesse des membres inférieurs Si+37 0 0 3
Sm 0 0 vm,n = 0

 

Chaque ligne de la matrice R(m,n) reflète la présence ou l’absence du symptôme Si dans les pathogénésies des remèdes correspondants : la valence v1,j indique que le symptôme S1 existe (ou non) dans la pathogénésie du remède Rj, la valence v2,j que le symptôme S2 existe (ou non) dans la pathogénésie du remède Rj, et ainsi de suite jusqu’à vm,j pour le symptôme Sm (le 100.000e ?!…) du remède Rj, et vm,n pour celui du tout dernier remède Rn.

Par exemple, le symptôme « aggravé par le thé » est présent au degré moyen (valence 2) dans la pathogénésie de Abies Nigra, mais pas dans celle de Abrotanum ni dans celle de Zincum Metallicum (valence 0).

Le symptôme « envie pressante d’aller à la selle » est présent au degré faible dans les pathogénésies de Abrotanum et de Zincum Metallicum, mais pas dans celle de Abies Nigra.

CONSTRUCTION DE LA MATRICE-LIGNE « PATIENT »

Nous construisons enfin une matrice-ligne « patient » de la façon suivante :

Si le patient présente le symptôme S1 on écrit « 1 » à la position n°1 (sinon on écrit « 0 »), s’il présente le symptôme S2 on écrit « 1 » à la position n°2 (sinon on écrit « 0 »), etc. jusqu’au symptôme Sm. On obtient donc bien une matrice à 1 ligne et m colonnes que l’on nomme P(1,m).

Supposons que nous avons un patient qui présente :

{Symptômes du patient} = {douleur de la gorge, à droite / douleur de la gorge aggravée en avalant / douleur de la gorge améliorée par les boissons chaudes}

On aura donc par exemple :

P(1,m) = (0, … 0, 1, 0, … 0, 1, 0, ……….0, 1, 0, …… 0)

Le reste est un jeu d’enfant…

On pose : P (1,m) x (m,n) = (1,n)

(le produit d’une matrice à 1 ligne et m colonnes par une matrice à m lignes et n colonnes est en effet une matrice à 1 ligne et n colonnes ; la démonstration sort du cadre de ce cours, mais ne présente pas de difficulté : consulter par exemple le site de Wikipedia consacré aux calcul matriciel).

Cette matrice (1,n) (« « U  » est une allusion transparente aux unicistes !) est donc une matrice à 1 ligne et n colonnes (cf. les n remèdes) faisant apparaître pour chacun des remèdes les sommes des valences des symptômes correspondant (non démontré ici), et ce dans l’ordre des remèdes Rj.

La dernière opération est un tri par sommes décroissantes, plaçant au début de la liste (c’est une nouvelle et dernière matrice à 1 ligne et n colonnes !) les remèdes qui totalisent le plus de valences. LE remède qui totalise le score le plus élevé est celui qui a le plus de chance de convenir au patient, mais rien n’interdit de jeter un coup d’œil sur les suivants pour retenir en fin de compte celui (ou ceux) qui paraissent convenir le mieux… L’homéopathe uniciste, lui, n’en retiendra qu’un (par définition !). En tout état de cause, une bonne connaissance de la MM et une expérience clinique sont requises pour un bon diagnostic de remède (simillimum).

EXEMPLE

Pour notre patient, nous avons donc :

Douleur de la gorge, à droite : am‑c., arg‑n., bar‑m., carb‑v., Guaj.6, iod., kali‑p., lyc., Meph., merc‑i-f., nicc.3, phyt., plat.

Douleur de la gorge aggravée en avalant : acon., aesc., Ail., alum., Ambr., Am‑c., am‑m., anan., ant‑c., Ant‑t., apis., Arg‑m., arg‑n., Ars., arum‑t., Aur., Bad., Bar‑c., bar‑m., bell., Bor.16, brom., bry., Bufo., calc., calc‑p., calc‑s., Camph., canth., caps., carb‑ac., carb‑an., carb‑s., carb‑v., Carc.78, Cast., caust., cham., chel., Chin., Chin‑a., Cimic., cinnb., coff., colch., con., Cor‑r., Cupr‑a., cycl., Dig., Dios., Dirc., Dros., Elaps., ferr., Ferr‑ar., Ferr‑p., Fl‑ac., Form., Gels., Gins., Glon., graph., Grat., ham., Hell., hep., Hydr‑ac., ign., Ind., Inul., Ip., Jug‑c., kali‑ar., kali‑bi., kali‑c., kali‑chl., kali‑i., kali‑n., kali‑p., kali‑s., kreos., lac‑c., Lac‑d., lach., laur., Led., lyc., lyss., Mag‑c., Mag‑m.16, mag‑s., Mang., merc., merc‑c., Merc‑cy., merc‑i-f., merc‑i-r., merl., mez., Mill., mur‑ac., Myric., nat‑a., Nat‑c., nat‑m., Nat‑p., Nat‑s., nicc., nit‑ac., nux‑v., Oena., Onos., Op., ox‑ac., par., Petr., ph‑ac., phos., phyt., Pic‑ac., Podo., Puls., rhus‑t., rumx., ruta., sabad., Sang., Sars., sep., sil., Staph., Stict., Stront., sul‑ac., Sul‑i.1, sulph., Tab., tarent., Thuj., verat., zinc.

Douleur de la gorge améliorée par les boissons chaudes : alum., ars., calc‑f., calc‑p., cham., guare., hep., kali‑bi.12, lyc., nux‑v., rhus‑t., sabad., sulph.

Avec un minimum d’habitude, on voit rapidement (et avec un peu d’expérience, on sait déjà !) que le remède qui correspond le mieux est probablement Lycopodium, car il est présent dans les trois symptômes au degré fort.

Et c’est ce que la répertorisation montre en effet :

Valences

 

… car la somme des valences est ici de 9 pour Lycopodium, 6 pour Arsenicum Album et Hepar Sulfur (etc.).

RESUMÉ

Les symptômes du répertoire renvoient aux différents remèdes qui les expriment (rappelez-vous : une substance donnée provoque chez le sujet sain un certain nombre de symptômes), en assignant pour chaque remède un degré ou une valence (notée vi,j) qui traduit l’intensité et/ou le degré de fiabilité du symptôme en question pour ce remède, tel qu’ils ont pu être observés dans les différents provings (proving = expérimentation d’une substance sur des sujets sains) : vi,j est la valence (ou le degré) du symptôme Si du remède Rj dans le répertoire considéré.

Un répertoire est donc en quelque sorte l’« inverse » d’une MM. Plus exactement, la répertorisation est l’opération inverse de l’apprentissage de la MM (voir au début) :

Apprentissage (Matière Médicale des remèdes) :

Remède(s) —> Symptômes

Répertorisation (symptômes d’un patient) :

Symptômes —> Remède(s)

La construction du répertoire structure la MM et facilite ainsi le diagnostic de remède, mais elle imprime ce faisant une orientation spécifique au diagnostic : on reproche ainsi (non sans raison) au répertoire de KENT de survaloriser les symptômes psychiques ou sensoriels au détriment des symptômes physiques.

Les répertoires sont donc construits à partir d’une MM dont on organise les symptômes en fonction d’un paradigme, ou d’un plan préétabli, d’une conception philosophique et physiologique particulière. Ils ont donc une structure déterminée (qui peut être considérée comme un « ordre interne » théorique abstrait qui, il faut bien le reconnaître, s’oppose à l’ordre interne clinique concret de la MM (voir 1ère section).

La répertorisation permet de déterminer rapidement par calcul « LE » remède correspondant le mieux au patient, d’où l’intérêt des unicistes pour cette méthode.

La répertorisation, longtemps effectuée à la main, est désormais l’apanage des logiciels de répertorisation qui font donc appel au calcul matriciel (RAO ou répertorisation assistée par ordinateur) : une fraction de seconde suffit là où il fallait plusieurs dizaines de minutes, voir plusieurs heures à la main pour « calculer » un remède (c’est-à-dire effectuer une multiplication de matrices)… Certains logiciels de répertorisation sont utilisables en ligne.

EXEMPLE DE RÉPERTOIRES

Autres répertoires :

  • VORTEX basé sur le répertoire de Boger
  • RADAR de l’université de Liège, qui combine tous les répertoires et toutes les méthodes de sélection possibles !
  • MacRepertory
  • STAPHYSE

Il existe d’autres répertoires, mettant en œuvre une logique quelque peu différente, comme par exemple :

  • SYNERGIE (utilisé sur ce site pour le « télé-consultation ») outils simple (500 symptômes arborisés, 250 remèdes).

 

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS

Avantages :

  • on peut pratiquement prendre en compte tous les symptômes possibles et imaginables rapportés par les patients, même s’il n’est évidemment pas possible de prétendre tous les guérir (mais cela n’empêche pas de les traiter…) ;
  • en répertorisant, on apprend la MM !

Inconvénients :

  • on n’a pas besoin de connaître la MM (mais il est conseillé de la connaître) !
  • la répertorisation ne permet pas de discriminer les dilutions (hautes ou basses)
  • elle ne permet pas de prendre en compte les oppositions structure <> fonction ou vide <> plénitude de la MTC

 

BIAIS ET LIMITES

  • Foisonnement et pertinence des symptômes : la pertinence de certains symptômes est discutable. Par ex. le symptôme « lâche souvent inconsciemment les rênes en conduisant » (Abrotanum, degré moyen) se rencontre très rarement de nos jours, mais le cas échéant, on pourrait quand même l’exploiter !
    De même pour le symptôme « insiste pour dire sa prière derrière la queue de son cheval »… (Euphorbium officinale, degré faible) ;
  • Biais de subjectivité : la subjectivité du praticien est son plus grand ennemi… L’homéopathe peut évaluer l’intensité ou la pertinence d’un symptôme chez le patient de manière très subjective, d’où la possibilité de manipuler, consciemment ou non, le résultat de la répertorisation et lui faire dire ce qu’on veut entendre…
  • Biais des polychrestes, versus les « petits » remèdes. L’expérience montre qu’en retenant plus de 6 à 8 symptômes, la répertorisation perd de son intérêt, car on peut presque à volonté faire émerger n’importe quel grand polychreste en discriminant les symptômes (N.B. : certains logiciels permettent d’« éteindre » les polychrestes qui émergent presque toujours dans une répertorisation…). Mais qui peut prétendre à l’objectivité totale ?
  • la structuration du répertoire lui-même n’est jamais neutre : La matrice-patient P(1,m) est éminemment subjective car elle dépend du patient lui-même (qui peut signaler ou non tel ou tel symptôme), du praticien, de la finesse de ses observations, et des symptômes finalement retenus.

 

CAS CLINIQUES

Cas clinique n°1 :

Mme T…, 34 ans, directrice commerciale, qui vient d’accoucher d’un petit garçon six semaines auparavant, consulte pour une anorexie survenue immédiatement après une « grosse contrariété » (le père de son enfant l’abandonnée juste après son accouchement !). Elle ne peut plus allaiter car son lait s’est tari et elle vomit de la bile.

Matrice2

La répertorisation fait apparaître en tête trois remèdes Chelidonium, Phosphorus et Pulsatilla et plus loin Natrum mur. qui sont prescrits en succession (?!).

 

Cas clinique n°2 :

Mme M…, 57 ans, vient pour des allergies de contact. Elle présente un dermographisme, des éruptions urticariformes ubiquitaires aggravées ou provoquées par le soleil. Elle signale également un goût métallique dans la bouche.

Valorisation3

La répertorisation met en avant Arsenicum album, qui est aussi un grand remède inquiet, ce qui correspond parfaitement au profil de Mme M… Natrum muriaticum et Calcarea carbonica, apparaissent aussi avec une valorisation de 7, et une étude plus approfondie sera nécessaire pour les départager, si tant est qu’on doive les départager. Ils peuvent être prescrits à tour de rôle. Mercurius solubilis paraît lui aussi indiqué, même s’il n’est valorisé qu’à hauteur de 4.

 

Cas clinique n°3 :

Mme T…, 25 ans, jeune enseignante, consulte pour des allergies qui s’expriment par une rhinite et un prurit du cuir chevelu. Elle présente par ailleurs des règles hémorragiques de sang rouge vif, avec des caillots et des douleurs lors des spasmes utérins. L’écoulement ne cesse pas pendant les douleurs.

Valorisation4

Les remèdes retenus sont Sepia officinalis et Sabina (na) compte tenu du profil général de cette patiente.

 

BIBLIOGRAPHIE

  1. KOLLISTCH, P., Matière médicale thérapeutique, Maloine, 1955, réédition 1989 (disponibilité : voir Boutique sur ce site)
  2. GERMONPREZ & al. : Matière médicale homéopathique, éd. Boiron, 1989
  3. KENT, J. Tyler : Répertoire de la Matière Médicale Homœopathique, traduction et adaptation françaises par Edouard BROUSSALIAN, éd. Roger Jollois, 1993
  4. HENRY, Fr. et J-Y., Matière Médicale diathésique, IMH disponibilité : voir Boutique sur ce site, 2009

 

 

A propos de l'auteur
Jean-Pierre Duboc
le dr. Jean-Pierre Duboc est le rédacteur-coordinateur de cet enseignement d'homéopathie. Mathématicien de formation, il exerce depuis 1994 la médecine intégrative avec l’approche systémique de l’homéopathie (couplage de la Matière Médicale homéopathique avec la biologie et la Médecine Traditionnelle Chinoise) développée par Jean-Yves Henry.