Le psychanaliste, le corps et le chaman

Psychanalyse, champ somatique et médecine traditionnelle amazonienne (MTA)

A l’heure où toutes les thérapies en vogue revendiquent une approche holistique, la psychanalyse clame – avec raison – une certaine primauté dans ce domaine. Les pères de cette discipline ont observé les manifestations corporelles dans leur clinique et ont posé à plat les bases du concept psychosomatique. La psyché parle au travers du corps et les symptômes sont autant de messages plus ou moins codés cherchant à manifester un mal être ou a évacuer, autant que faire se peut, un problème. Tout thérapeute du corps un tant soit peu sérieux se penche vers la dimension psy (ou au moins sur « l’état d’esprit » du patient) dans son anamnèse, d’autant que le grand public, avide de théories faciles à employer, s’est approprié cette notion et attend souvent qu’on lui en parle. Le « qu’est ce que vous croyez que ça veut dire, Docteur ? », face à un symptôme, est aujourd’hui un classique incontournable du rapport thérapeutique. Les patients nous remettent les clefs de leur maison et nous demandent de leur expliquer son agencement : le soignant est supposé savoir[1] mieux qu’eux.

[1] Le psychanalyste connaît bien cela, être « sujet supposé savoir », c’est à dire supposé être détenteur d’une compréhension supérieure, étant une des clefs du transfert permettant un rapport thérapeutique productif, selon Lacan. En fait de détenir une vérité formelle, il s’agit surtout d’être capable d’accueillir et de contenir la déferlante psychique du patient.

Ce pouvoir donné peut être enivrant. Il peut alimenter un puissant transfert qui sera constructif, si le thérapeute est conscient de ce qui se joue et contient le phénomène sans que son ego ne s’y vautre. Cela peut aussi donner lieu à des dérives, de l’interprétation sauvage (forcément irrespectueuse) en passant par la gouroutisation, phénomène en croissance constante, tant l’éthique peine à trouver sa place dans des rapports thérapeutiques se disant « ouverts » et s’affranchissant de la sagesse de nos prédécesseurs[2]. Le sujet peut se trouver déresponsabilisé de son propre cheminement, ce qui est l’antithèse de tout travail thérapeutique, psy comme somatique.

[2] Les médecines alternatives, comme les pratiques new-age se développent très souvent dans un fantasme angélique, dans lequel la bonne intention tient lieu et place de toute régulation et protégeant de tout, permettrait tout. La loi, la morale, l’éthique et toute forme de contrainte sont bannies au profit d’une liberté à la fois déracinée des traditions et des cadres protecteurs dont elles sont porteuses : bon sens, expérience, règles.

Un second problème tient au fait que les thérapeutes aussi sont avides de territoires connus, de concepts aux frontières définies, et par la même, rassurants. Le corps parle, la bonne affaire ! Une lecture causaliste binaire permet alors de traduire facilement ce mystérieux langage, car dans cette optique, un effet ne peut avoir qu’une seule cause. La symbolique tombe alors fort à propos pour finir de ficeler – avec plus ou moins de finesse – le paquet cadeau sémantique ainsi offert immanquablement par le symptôme. Douleurs dorsales… le patient doit en avoir plein le dos. Douleurs hépatiques… ha, ha ! Organe de régulation des émotions, centre de la colère, le patient a une colère rentrée, ou une saturation émotionnelle. Ces lectures ne sont pas forcément fausses, même s’il n’est pas non plus possible d’en vanter la pertinence. Pourtant, je suis psychanalyste, et cette fenêtre ouverte par la psychosomatique sur la psyché devrait me réjouir ! La conscience et le mental blindés des patients rechignent tant à exprimer le vrai, que le corps offre un mode d’accès et révèle enfin ce qui demeurait caché. Un peu comme les rêves finalement, dans lesquels le substrat intrapsychique vient affleurer à la conscience et « dit » en un langage crypté et métaphorique, ce que l’individu ne parvient pas à exprimer. « La voie royale vers l’inconscient », comme le disait Jung. Cette appétence pour la causalité et pour les concepts prêts à l’emploi, amène la psychosomatique à être vue comme une voie royale et simplifiée vers l’inconscient. Au risque de verser dans le simplisme.

La lecture du fait psychosomatique, un peu comme celle du fait onirique, pose deux questions, essentielles et généralement écartées, à cause de leur complexité et de leur possible rupture avec le modèle de pensée occidental usuel: la question de la primauté et celle de la contention.

 

Jung

L’occident ou la primauté de la pensée sur le corps

Notre culture nous amène à lire l’expérience existentielle comme le fruit de notre interaction consciente avec le monde. Notre pensée nous permet d’établir des relations avec les autres individus, et elle nous permet aussi, si nous le souhaitons, de nous observer nous même et d’analyser notre propre comportement. Pensée primaire observée par une pensée secondaire, nous permettant d’avancer dans les niveaux d’abstraction et de produire la philosophie, la psychologie ou encore la science. Cette pensée, cette intelligence ont fait de nous l’espèce dominante sur terre, et sont donc nécessairement le plus haut niveau d’expression de notre humanité. La théorie psychosomatique se range à cette vision. La complexité de notre vie intérieure, sa richesse et sa densité, dépassent nos capacités de conscientisation et de verbalisation, et le corps agit alors en système supplétif et secondaire d’expression, au moyen de la somatisation. Ainsi, le thérapeute fait l’effort de regarder dans le terne boyaux, ce qui peut l’aider à comprendre ce qui compte : la brillance de notre esprit et de sa pensée. Il fait même cet effort de descente vers la matière corporelle POUR éclairer le mystère de la psyché, mystère inépuisable et fascinant s’il en est. Là, le corps est plus bas que l’esprit. Il est au mieux un véhicule, au pire un boulet, que la science daigne réhabiliter en ceci qu’il permet – grâce à la psychosomatique – de mieux nous comprendre. Nous, c’est à dire notre pensée, puisque c’est là que tout se passe. Les sciences humaines et la neurologie le confirment en cœur. Cette conception d’un corps de seconde zone reprend et poursuit une vision judéo-chrétienne[3] et son cartésianisme très méfiant envers notre corporalité. Le corps, comme la nature, doit être soumis à l’esprit. De bien des manières, notre modèle n’a pas beaucoup évolué. Certes, la psychosomatique ou les approches de médecine alternative prennent clairement le corps en considération, l’approchent avec une forme de respect accru, et parfois même une étrange obsession[4]. Mais ceci pour que l’homme, qui est psyché et pensée, vive mieux.

Il existe pourtant d’autres modèles, dans lesquels le corps prend une toute autre place, et dans lesquels la vie psychique est reléguée au rang d’épiphénomène. Paradoxalement, en tant que psychanalyste, ce changement de paradigme a été pour moi une manne, ouvrant sur des champs thérapeutiques inexplorés. Mais avant d’aborder la MTA, abordons la question de la contention.

[3] Paradoxe du Christianisme qui est LA spiritualité de l’incarnation et qui replace la chair et le corps comme centre axial à son Eucharistie. Relire le « cantique des cantiques » montre bien la triste perte de cette chaleur désirante des corps au profit d’une froideur paranoïde des dogmes.

[4] Les délires végétaliens et toutes les approches de mises en carence ou de fantasme de pureté (lavements, hygiénisme et peur de tout toxique/orthorexie) illustrent ce rapport conflictuel maintenu avec le corps, rapport pathologique, mais cette fois-ci avec l’alibi thérapeutique du mieux être.

 

La contention du phénomène psychosomatique par le thérapeute

Je comparais plus haut l’expression de la psyché au travers du corps à son expression au travers des rêves. Au sujet de ces derniers, Jung met en garde contre la tentation de plaquer une interprétation systématique des rêves et de leurs symboles[5] sur la réalité spécifique, unique et foisonnante du patient.

[5] « … il est tout à fait stupide de croire qu’il existe des guides préfabriqués et systématiques pour interpréter les rêves, comme si l’on pouvait acheter tout simplement un ouvrage à consulter et y trouver la traduction d’un symbole donné. Aucun symbole apparaissant dans un rêve ne peut être abstrait de l’esprit individuel qui le rêve, et il n’y a pas d’interprétation déterminée et directe des rêves. » CG Jung dans « L’homme et ses symboles ».

En cela, il stipule qu’aucun système, fut il un système élaboré de connaissances, ne saurait contenir le rêve. Dans un autre texte, il va même plus loin en annonçant que seule la psyché du thérapeute peut servir à contenir et employer le phénomène psychique qu’est le rêve. Si le thérapeute ne dispose pas d’un appareil psychique suffisamment dense, vaste et stable pour contenir la totalité de cette manifestation de l’autre, il faudrait alors qu’il s’abstienne tout simplement de se risquer à l’exercice de l’interprétation. On comprend l’idée : si la psyché du psychanalyste est dépassée par ce qui s’y déverse, le thérapeute va être soumis aux réactions de son propre inconscient, qui le protègera (c’est sa fonction) contre l’inquiétant envahissement subit. En somme, si le thérapeute n’est pas capable de « porter » symboliquement l’autre sans se blesser, aucun système supplétif ne l’y aidera, et certainement pas un ordre théorique externe fondé sur des connaissances lui permettant de plaquer du sens sur un rêve.

Il en va exactement de même pour l’analyse psychosomatique. Les analyses sauvages (décodage biologique !) font toujours plus de dégâts qu’elles ne résolvent de choses. Pourtant, la mode et le désir de maîtrise du mystère inquiétant que représente l’autre poussent presque tous les thérapeutes, surtout dans les médecines douces et/ou alternatives, à se lancer dans ce genre d’interprétations. Mon cabinet d’analyse est rempli de gens qui ont eu à subir ce genre de pratiques… menées le plus souvent avec les meilleures intentions du monde, mais sans conscience profonde de ce qu’elles mobilisent. Non pas que les praticiens tombent totalement faux (même si c’est souvent le cas), mais ils ne sont pas en mesure de contenir ce phénomène physique qu’est alors leur patient. On voit bien qu’en filigrane, la primauté évoquée ci-dessus est encore là : il ne s’agit « que » du corps, on peut en parler sans risque. Pourtant, tout au contraire, ces risques sont multiples, et si ce n’est pas l’objet de ce texte, nous pouvons en mentionner quelques-uns. Le premier est bien entendu l’erreur pure et simple, qui engagerait la personne dans une voie erronée. Mais il y a aussi l’interprétation qui offre un alibi arrangeant pour la personne, et qui la fige autour de cette interprétation : les gens s’attachent alors au sens donné à leur symptôme avec une telle vigueur que cela en fait un nouveau symptôme, bien pire, puisque bloqué dans le champ de la conscience. Là où le corps manifestait quelque chose du subconscient et où un accès à des choses enfouies et pathogènes (puisque somatisées), aurait été possible et souhaitable, une fixation se fait, et la problématique se déplace… et généralement, s’amplifie, puisque « dérangée » mais non contenue. Même l’interprétation juste présente un risque, si ce qui est révélé ne peut être reçu et traité par le thérapeute : si l’on ouvre une vanne, il faut pouvoir endiguer l’inondation et en préserver le patient, condition pour que cette énergie libérée puisse être employée par l’individu à bâtir.

Le thérapeute doit donc être à même de contenir le matériau livré par le somatique. Il doit pouvoir le faire sur un plan psychique, et observer ce qui se passe en lui, soignant, aidant, qui pourra l’éclairer sur la suite : révéler ou taire, questionner plus avant, attendre… une infinité de possibles bien moins confortable qu’une interprétation binaire dans laquelle l’organe porte une symbolique universelle, qui marche pour tous, dans tous les cas.

Mais réduire la contention à une dimension psychique nous inféode toujours à la primauté du contenu (la pensée) sur le contenant (le corps). Ma pratique, ainsi que toutes mes observations cliniques dans mon cheminement professionnel, m’ont amenées à élargir ma compréhension et mon emploi de la contention. Croire que contenir le psychosomatique ne mobiliserait que le psycho chez le thérapeute est un leurre. Le corporel manifesté de l’autre doit s’intégrer, pour le temps du travail, dans la corporalité du soignant. L’on perçoit les limites de notre modèle. S’intégrer dans le corps du thérapeute ? Une sorte de contention physique ? Camisole de force ?… De quoi peut on bien parler ici ?

 

L’apport de la Médecine traditionnelle Amazonienne

La MTA est une pratique multimillénaire, et son originalité et sa complexité ont de quoi nous occuper à son étude pour une vie entière. La manière dont elle éclaire la question du soma et du psychosomatique est précieuse et vivifiante. Il n’y a pas, dans cette cosmogonie, de différence entre les trois plans : la psyché est le corps, qui est lui même plongé dans un univers spirituel, où l’invisible se manifeste et cohabite, appartient au monde connu. Dans certains idiomes tribaux, comme le Quechua, une émotion va être exprimée comme une occurrence physique : mon corps est joyeux.

Avec un tel point de vue, non seulement la pensée n’est pas considérée comme supérieure au corps, mais on peut même dire qu’elle ne compte pas tant que ça. Il n’y a pas de cartésianisme scientifique dans les cultures tribales, et les concepts n’ont d’intérêt que selon ce qu’ils produisent dans le réel. Une idée qui ne permettrait pas de mieux chasser ou de mieux se protéger des tribus ennemies n’aurait tout simplement pas d’existence. De plus, sur le plan identitaire, les rôles sont distribués par la tribu, selon les besoins du groupe. Pas de grands questionnements existentiels individuels : on ne s’accomplit que dans un tout plus grand, famille et tribu, qui nous confère notre identité. Seule une culture cartésienne et individualiste pouvait donner naissance à la psychanalyse. Si l’ancien testament était résolument tribal dans son essence, notre monde occidental est lui chrétien. Il appuie sa culture sur un testament nouveau qui témoigne du passage d’un homme, Jésus, qui à lui seul changea le monde. Difficile de faire plus marquant comme mythe fondateur plaçant l’individu au plus haut des étages de la hiérarchie des valeurs !

Le raccourci est peut être un peu brutal, mais il n’en est pas moins juste: de cette fascination pour l’individu découle la fascination pour sa pensée. Les philosophes, pros de la pensée, nous ont tout naturellement amené à la psychanalyse, dans un effort de saisir ce que l’individu manifeste de plus original : sa cognition et son expression. Un guérisseur amazonien, quand vous lui racontez vos idées, votre vécu au contact de sa médecine, ou vos prises de conscience et vos rêves signifiants, montre en général un complet désintérêt, si ce n’est de l’ennui ou de l’agacement. Pour lui, cela ne compte pas tant que ça. L’occidental apportera au chaman le fruit de sa précieuse réflexion comme le cadeau le plus précieux, et celui-ci ne montrera d’intérêt que sur la manière dont il aura vomi. Cela en dit-il plus que nos mots ? Ou bien cela parle-t-il plus vrai que nos constructions mentales ? Je crois que oui. La manière dont le corps réagit ne peut être feinte, elle révèle une vérité qui habite l’individu, une forme essentielle de vérité de son incarnation.

Et ce n’est pas tout. La plante ingérée et le corpus rituel dans lequel elle est prise vont augmenter encore l’effet nettoyant, clarifiant et donc, ce retour à soi, cette épure menant à une conscience corporelle, psychique et pourquoi pas transcendante, accrue. Chaque plante à des fonctions et des effets précis. Nous qui dissocions le physique du psychique, comprenons ces particularités de chaque plante au prisme de leur composition chimique. Certains botanistes et naturopathes pousseront jusqu’à une prise en compte de la morphologie du végétal, mais cela s’arrêtera là. Dans une culture non seulement intégrative, mais ne voyant pas d’apport utile à la dissociation, l’effet biochimique du végétal est la manifestation de sa personnalité, tout comme le corps est indissociable de la psyché de l’humain. Le végétal possède donc une présence physique, des effets et une personnalité complétant naturellement ce tout. L’esprit des plantes est donc aussi réel dans cette cosmogonie que l’existence de notre réalité psychologique pour nous. Les réactions physiques et/ou émotionnelles sont donc observées par les guérisseurs amazoniens en rapport avec la plante employée. Ainsi, les réactions marquées à une plante considérée comme masculine informeront le curandero[6] sur des éléments en rapport avec cette dimension du masculin. A l’identique, des réactions à certains aspects du rituel donneront des clefs de lecture (et éventuellement d’action, de soin) au tradi-praticien. En somme, tout ce qui échappe à la conscientisation devient potentiellement vecteur d’information, ce qui est résolument opposé à notre vision de la thérapie où tout passe par le langage et par l’information livrée par le patient. Ceci implique de la part du thérapeute un renoncement à la maîtrise, un engagement personnel à la fois physique et psychique, et la capacité à recevoir –sur les deux plans- ce qui va se manifester.

[6] « Guérisseur » en espagnol. A distinguer des « brujos », ou magiciens qui servent leur propre intérêt et non celui du patient.

Curandero

 

Le psychanalyste face au corps révélé

Dans ma pratique, je n’ai pas du tout renoncé aux apports de la psychanalyse, et la parole reste clef pour accéder à la psyché de l’autre. L’inconscient parle tout le temps, dans les mots et dans les rêves, mais aussi dans les histoires et le vécu partagés par le patient. Des occidentaux ne sauraient pas accepter une thérapie qui disqualifierait leur parole et ne jouerait que sur une forme de transcendance imprimée et manifestée dans leur corporalité. Pour supporter cela, il nous faudrait une base culturelle symbolique et mythologique perdue depuis longtemps sous nos latitudes, et un puissant ancrage spirituel dans une tradition qui serait la notre et qui ne serait pas ridiculisée par le groupe social lui-même. Mais le passage par le corps offre un bon nombre de pistes complémentaires à une approche psychanalytique moderne, des pistes aussi bien exploratoires que curatives.

Avant d’avancer sur ce double thème, je me dois de poser quelques garde-fous importants. Premièrement, il n’est pas possible d’introduire ce type de pratiques (plantes et contention rituelle) avec tous les patients. L’exotisme ou l’étrangeté peuvent perturber certaines personnes fragiles ou instables. De même, la forme spi-rituelle peut être complètement réfractaire pour certains esprits cartésiens ou farouchement athées. Deuxièmement, Pour mener ce genre de pratiques, il faut y être formé et en connaître et respecter les règles. Ce savoir appartient à une tradition initiatique. Il faut donc être initié, et cela prend du temps et implique une relation forte à un maître curandero, lui même initié. Expurger cet aspect au profit d’une compréhension intellectuelle ou scientifique des enjeux et contenus de ces techniques reviendrait à – encore – privilégier l’intellect et le mental, au détriment du corporel, soit ici, l’expérience d’initiation vécue. Ce serait donc perdre l’un des grands apports véhiculé par cette tradition. Et troisièmement, puisque le thérapeute lui-même doit être passé « par là », sa propre corporalité est engagée dans le processus et va devenir une ressource dans son rapport au patient. Une ressource que l’on peut maintenant replacer dans ces deux apports que sont les pistes exploratoires et curatives.

Pour déterminer la problématique d’un individu, c’est à dire pour avancer vers un diagnostic, le psychanalyste se repose sur le triptyque suivant : sa connaissance en psychologie ou en psychopathologie (selon la lourdeur du cas), l’anamnèse, et sa propre psyché, dont il est censé observer et connaître les mouvements[7].

[7] A ce sujet, les pères de la psychanalyse, Freud et Jung, sont à l’unisson : seul un individu ayant lui-même cheminé suffisamment sera à même d’exercer la vocation de psychanalyste, à l’exclusion de tout système diplômant. Sans cette connaissance de sa propre psyché, il ne peut y avoir de thérapeute. Cela pose la question des écoles privées de psychothérapie, qui cherchent à truster l’attribution du titre de psychanalyste en France, comme la faculté de psychologie est parvenue à le faire en Suisse.

Transfert et contre transfert[8], demande principale et demande sous-jacente inconsciente viendront nourrir cela et asseoir le lien thérapeutique. La MTA fait du corps du soignant un outil de perception et de soin : le corps ressent des éléments de la problématique de l’autre, mais dans cette tradition, avec la réunion des conditions et des moyens adéquats, il peut aussi devenir outil thérapeutique permettant la contention voire même l’intégration de charges dont l’autre serait porteur. Des charges psychiques ou somatiques qu’il ne serait à même de contenir ou d’intégrer lui-même. Par conditions et moyens adéquats, il faut entendre emploi des plantes, cadre rituel inscrit dans une transmission initiatique, et corps du thérapeute préparé, tant sur le plan d’une « propreté[9] » que d’une solidité suffisantes, que sur le plan d’une habitude à l’employer comme cela, et donc à réguler et intégrer l’expérience.

[8] Envisagés ici comme moteurs et fondements positifs du travail analytique, et non dans leur vision freudienne, souvent méfiante pour ne pas dire paranoïde, vis à vis de l’attachement.

[9] Au moyen de purges et de diètes précises, les mêmes que celles employées dans le protocole thérapeutique.

A ce stade, on peut noter plusieurs choses. Tout d’abord, on voit bien que l’on s’éloigne de plus en plus d’un cadre rationnel cartésien, ce qui rend l’abord de la MTA difficile, dans une culture médicale strictement contenue dans ce cadre. Ensuite, le modèle de transmission initiatique est totalement adapté à des contenus empiriques et expérientiels, mais en rend la restitution difficile. Comment décrire l’indescriptible et parler de choses indicibles ? Notre vocabulaire est limité, et l’intensité de certaines expériences dépasse toute possibilité de contention narrative… sauf à situer le récit dans des superlatifs permanents et dans un flou un peu mystique indigeste. Mais on voit bien que l’indigestion touche aussi à la dichotomie diagnostic / cure. En MTA, il n’y a pas vraiment de frontière claire, ni définitive. Le soin va faire émerger chez le patient, des informations qui guideront le soignant dans sa cure. Et la cure, combinée aux ressentis du thérapeute, fera constamment évoluer la compréhension de la maladie ou du problème, donc le diagnostic.

Une chose peut être abordée ici de manière utile pour les thérapeutes qui liront ces lignes. Ce sont les effets sur le patient et son évolution. Un premier effet est que le lien est renforcé par cette prise en compte (et en charge) de la corporalité. Un rapport humain, plus horizontal, plus simple, peut se nouer : la présence de l’un corps face à l’autre n’est pas l’accessoire d’un dialogue permettant d’instaurer une relation thérapeutique, inévitablement verticale[10]. Cette présence est la fondation même du lien, la façon dont le thérapeute vit son incarnation[11] va participer au cheminement vers la manière dont le patient vit la sienne.

[10] Cf : sujet supposé savoir, cf. note n°1.

[11] Au sens premier « in carne », dans la chair.

Quelque chose d’horizontal, de confraternel et d’incidemment initiatique[12] va se jouer, ouvrant des champs thérapeutiques profonds et nouveaux.

Un second effet tient que la corporalité renvoie immédiatement à l’identité sexuée. Le genre de l’individu, son rapport au masculin et au féminin sont à la fois les racines primaires de l’Oedipe, et le fondement profond de sa personnalité[13].

[12] Même si ce mot est généralement à proscrire dans le rapport thérapeutique, tant notre culture de l’individu roi y place des fantasmes de perte de contrôle et d’abdication du libre arbitre, ainsi qu’un passéisme qui risque d’inquiéter inutilement le patient.

[13] La première chose annoncée lors d’une naissance est le genre du bébé qui vient de naître, genre exprimé par son corps.

Toute mon expérience personnelle et de thérapeute m’a amené à penser que cette identité de genre est la base même de notre subconscient, avec le rapport narcissique[14]. Mon genre et mon rapport à moi-même sont les déterminants les plus profonds et les plus intriqués de la psyché inconsciente. Ils vont donc avoir les effets les plus prégnants sur toute la structure subconsciente (notamment en orientant les modalités des refoulements), mais aussi consciente (le moi et mon rapport à l’autre[15]). Le passage par le corps amène presque directement à ces dimensions et à ces questions. Là, le gain de temps que cela permet peut devenir une brutalité, si le thérapeute n’est pas solide et au clair sur ces aspects de son propre être.

[14] Au sens psychanalytique du rapport à soi

[15] Ou « rapport d’objet », pour les psychanalystes.

Un troisième effet tient au fait que nettoyer le corps va amener des guérisons somatiques (maladies, douleurs…etc.) qui, si elles ne sont pas recherchées directement vont participer à l’évolution de l’individu. Indépendamment des effets sur la psyché des plantes.

Là réside le quatrième effet. La psyché va être invitée à se réorganiser, durant et après certaines pratiques de MTA. Des prises de conscience peuvent se faire, des clarifications, des inspirations… ce qui est certain, c’est que le mouvement de purification imprimé au corps se retrouve à l’identique sur le plan psychique et spirituel. Quand je dis à l’identique, je parle d’orientation symbolique du travail et d’intentionnalité curative, donc d’allègement des charges indues, et de croissance pour l’individu. Bien sûr, chez nous, occidentaux avides de verbalisation, l’ancrage de ces progrès passera souvent par une intégration psychique au travers d’un accompagnement psychanalytique « classique ». Intégrer l’expérience en la vivant, mais ensuite en en parlant reste nécessaire, surtout au début du cheminement thérapeutique. Quand le corps révélé et tout ce dont il est porteur en termes de marqueurs identitaires et psychiques, ne nécessite plus d’intégration verbale par le patient, c’est généralement signe que la fin de la psychothérapie est proche !

 

Conclusion

J’espère n’avoir pas été trop cryptique dans ce partage un peu brut de forge. Je tiens ici à réaffirmer que je suis avant tout psychanalyste ou psychothérapeute, selon de quel coté de quelle frontière on se place. Si je suis aussi un curandero qui apprend la MTA et qui l’emploie, ce n’est ni un titre que je mets en avant, ni quelque chose qui facilite la compréhension de ce que je fais auprès du monde médical. Les dérives néo-chamaniques et la puissance des plantes font – à juste titre au vu des abus et dommages possibles – très mauvaise presse à cette tradition belle et rigoureuse.

Ce qui unit en moi le psy et le curandero, c’est le mouvement. L’un comme l’autre doivent sans cesse cheminer et sans discontinuer se remettre en question. Le mouvement, encore une notion qui ne peut partir que du corps. Le mouvement qui est le marqueur du vivant. Mouvement de vos yeux lisant ces lignes, mouvement des photons portant à votre rétine l’écho de la page lue. Et pour finir, le mouvement de votre pensée pour lequel je vous remercie (quelle que soit son orientation), mais qui est irrémédiablement postérieur à tout cela. « Et pas si important que ça », dirait le curandero.

 

dreamcatcher   « capteurs de rêves » des indiens Navaros

A propos de l'auteur
Damien Halgand-Moreau
Damien HALGAND-MOREAU est un psychanalyste exerçant en cabinet privé à Genève. Possédant une appétence pour l’approche Jungienne, il a également étudié les courants Freudien et Lacanien. Détaché de toute école et de toute appartenance à une chapelle précise, ce psychothérapeute apprécie Jung pour son regard intégratif plutôt de restrictif : ce dernier mêle aussi bien la symbolique et la psychopathologie, que la spiritualité et la psychologie des profondeurs.