Stade de l’indifférenciation

 

Les premiers échanges … Du stade de L’INDIFFERENCIATION au stade ORAL

Ce qui va caractériser ce stade qui va de la naissance à environ 1 mois, c’est ce qu’on appelle le stade de l’indifférenciation, c’est à dire que bébé n’a pas reconnaissance d’un objet extérieur avec lequel il serait en relation. C’est le « stade anobjectal ». C’est à dire que dans un premier temps, bébé ne connaît pas et ne reconnaît pas qu’il existe un monde extérieur clairement séparé de lui, un monde extérieur avec lequel il serait en relation…

Mais vous allez me dire : quand on observe un bébé et sa mère, on dirait qu’ils communiquent, il y a apparemment interactions… comme si on observait vraiment une relation. En fait, on est au coeur de la différence entre le manifeste et le latent… Je m’explique : il va falloir essayer de comprendre ce qui se passe dans la subjectivité au niveau de ce qu’on appelle le latent (ce qui est présent, mais sous-jacent, non visible). C’est donc l’opposition du niveau manifeste (qui se voit et s’observe) où il y a interaction et d’un niveau latent qui lui, est organisateur de la vie affective, de la subjectivité du bébé, ou il n’y a pas d’interaction… tout se passe chez bébé comme si ce que faisait sa mère, il en était le créateur, comme si c’était lui qui « se » prodiguait tous les soins que faisait sa mère, comme s’il en était le créateur : ainsi le « narcissisme primaire de l’enfant » relève d’une illusion dans laquelle et pour laquelle l’enfant se croit le créateur de ce qui lui arrive.

Mais il est important que la mère croie que l’enfant lui sourit à elle… pour que plus tard, ce soit réel.

Mais que cherche le bébé dans les yeux de sa mère ? Il cherche sa propre image, car, pour créer et investir une image de soi, on a besoin de l’image de soi que l’on découvre dans le regard de l’autre ! Le bébé cherche donc sa propre image dans les yeux de sa mère, mais pas n’importe laquelle. Nous savons aussi ce qu’il attend qu’elle lui dise : « Comme tu es beau ! Tu es le plus beau bébé qui ait jamais existé ! Tu es le plus beau bébé du monde ! » Et c’est vrai, car c’est la déclaration d’amour dont il a besoin pour se sentir accueilli et reconnu dans son existence extra-utérine. Comme nous l’avons vu, sa mère en a tout autant besoin que lui, car la première interrelation affective entre le bébé et son environnement ne peut s’établir que dans un climat de mutualité et de réciprocité. En effet, le bébé ne sera pas en reste et sa maman sera aussi, sans aucun doute possible, la plus belle maman du monde !

L’illusion est nécessaire à la vie, elle exprime l’espoir, le désir et il faut la différencier du leurre. Les illusions du bébé vont lui permettre d’atténuer sa détresse infinie des premiers jours de la vie… alors, pour que cette illusion puisse se poursuivre, la nature a doté les mères de ce qu’on appelle une « préoccupation maternelle primaire », grâce à laquelle les mères vont être capables de soutenir et maintenir l’enfant dans l’illusion qu’il est le créateur du monde.

Un des processus essentiels de maturation de bébé sera d’apprendre à coder différemment quand c’est le sujet (lui-même) qui est l’agent (celui qui agit) et quand c’est l’environnement (l’autre) : c’est à dire, que bébé n’est pas en mesure de différencier ce qu’il produit par son action et ce qui se passe indépendamment de lui.

L’apprentissage de la différence : comment apprend-t-on cette différence, comment va-t-elle naître ? L’apprentissage de cette différence va révolutionner la subjectivité. C’est ce qu’on appelle « l’épigénèse générationnelle », un mot compliqué pour une notion simple : il s’agit de la manière dont la subjectivité se génère dans les interactions et dans les temps.

L’adaptation maternelle va permettre cet apprentissage de la différence, grâce au processus du « trouvé-crée ». Bébé est animé par des besoins physiques, mais aussi, et ce dès l’origine, par un certain nombre de besoins relationnels qui se traduisent par des états de tension. Par exemple, quand il a faim, il y a une tension non satisfaire qui réclame satisfaction… Bébé possède une certaine compétence de réponse, sans doute innée, qui consiste à halluciner les conditions de sa satisfaction : mais cette hallucination de satisfaction ne dure pas longtemps. Ce qui est efficace, c’est que la mère, du fait de sa « préoccupation primaire » va arriver avec le biberon, ou bien va lui présenter le sein et bébé croit, grâce à cet accordage parfait, qu’il a crée les conditions de sa satisfaction puisqu’il n’a plus faim.

Alors, du point de vue de l’enfant, si l’hallucination produit la satisfaction, alors l’hallucination primitive va devenir une illusion de création. C’est important, car la réponse adéquate aux besoins de l’enfant et sa capacité à illusionner la création, est le prototype des interactions précoces (relations mère-enfant et socle de la capacité de bébé à avoir confiance en lui et dans le monde). S’il y a un petit décalage dans le temps, ce n’est pas grave, l’enfant va s’adapter. Mais, dans le cas contraire, il se passe quelque chose de catastrophique pour l’enfant : quand le biberon arrive enfin, bébé n’arrive plus à le prendre, il s’est désespéré, il va falloir retrouver et renouer le contact pour qu’il puisse accepter de téter de nouveau… sinon se met en place ce qu’on appelle « l’illusion négative »….

L’illusion positive constitue sans doute le noyau primaire de la confiance en soi, de l’espoir dans la vie qui repose sur une confiance de base dans le monde. ça forme la matrice d’un potentiel de créativité, notre créativité repose sur l’illusion de créer un monde satisfaisant, de créer la satisfaction. Les expériences d’illusions négatives, d’inadéquation trop importante aux besoins de l’enfant vont être à l’origine d’un noyau de méfiance dans le rapport au monde et en soi-même, d’un noyau d’un premier affect de culpabilité, d’un noyau d’être mal, culpabilité d’être, sentiment de persécution. Pour conclure, nous dirons que les expériences éprouvées par le bébé, constituent la matrice primaire des éprouvés qui se formuleront plus tard, elles seront constitutives du noyau de notre confiance en nous et de notre confiance en nous…

Développement ultérieur de l’enfant :

Illusions positives ou négatives sont toutes deux des « illusions narcissiques primaires » qui résultent de la difficulté du bébé de différencier ce qui vient de lui et de ce qui vient du dehors, de l’échec de l’adaptation de son environnement à ses besoins, de l’incertitude dans laquelle il se trouve sur l’origine de ce qui se passe. Et la défense narcissique qu’il met en place face à cette incertitude est qu’il préfère se croire à l’origine de ce qui se passe, que cela soit suffisamment bon ou mauvais pour lui. La suite de l’évolution va dépendre de la proportion des expériences d’illusions positives et négatives : s’il y a suffisamment d’illusions positives, l’enfant va commencer à croître et à se développer : s’il y a trop d’expériences négatives, il va commencer à organiser des défenses et des réactions comme le noyau de culpabilité primaire : il va produire des défenses narcissiques pour tenter de survivre subjectivement, malgré le sentiment d’être habité par quelque chose de démoniaque…

Le sentiment de soi :

Le « sens de soi » est aussi en relation avec la manière spécifique dont la mère porte son enfant, dont les adéquations de rythme sont faites. L’originalité de notre être prend sa source dans l’originalité de la manière avec laquelle nous avons été investis, traités, manipulés, portés et bien sûr de ce que nous avons pu en faire par la suite…

 

La découverte de l’extériorité de l’objet :

Les bébés manifestent souvent des colères, les mères sont désarmées devant ces manifestations de « haine » de l’enfant… mais les mamans doivent savoir que ces explosions sont salutaires à l’enfant, qu’elles font partie d’un processus de découverte de l’extériorité de l’objet et qu’il est important, qu’elles ne soient pas atteintes par cette colère, elles doivent résister car de leur réaction va dépendre la capacité de bébé à construire la différence entre le sujet et l’objet (moi, non-moi)

En effet, la découverte de l’extériorité de l’objet va accompagner les découvertes par l’enfant qu’il n’est pas tout au monde, qu’il existe au dehors de lui un objet et cette découverte d’effectue dans la douleur : « Je détruis le monde et je découvre le monde comme étant ce qui résiste à la destruction ». Autrement dit, bébé est en rage, il détruit tout… mais l’objet (la mère en l’occurrence), survit à l’enfant, à sa colère. C’est une expérience double, celle d’avoir tout détruit d’une part, et de découvrir que quelque chose survit : donc l’objet (l’autre) naît de ce qui résiste à la haine et c’est ce qu’on appelle l’expérience du « détruit/trouvé ».

D’autres réponses de l’environnement

En même temps qu’il y a une maturation perceptive et motrice de l’enfant, il y a des modifications dans les réponses que l’environnement va apporter aux besoins de l’enfant et à l’ensemble de ses mouvements.

Désadaptation partielle de la mère

Pour comprendre ce qui se passe chez l’enfant, il faut comprendre ce qui se passe chez la mère. Petit à petit, on observe une désadaptation partielle de la mère, qui va mettre en difficulté et même en péril l’adéquation partielle du « trouvé » et du « crée ». La mère, petit-à-petit, sort de l’état de préoccupation maternelle primaire : elle ressent en elle le réveil d’un certain nombre de désirs qui ne sont pas satisfaits par le bébé : sa libido sexuelle va se réveiller, elle veut recommencer à travailler, elle va retrouver sa coquetterie. Insensiblement la contrainte à une adaptation sur mesure aux besoins de bébé va lui permettre moins essentielle… et un beau jour, elle va décider qu’elle « n’a plus rien à se mettre » et s’organise pour sortir sans bébé : bébé va être gardé par une voisine, une amie, la grand mère : ce qui est intéressant, c’est que ces comportements visibles révèlent des modifications internes : des modifications intrapsychiques de la mère dans sa relation avec l’enfant.

Et ce que va percevoir l’enfant, c’est que insensiblement quelque chose change : bébé ne suffit plus à la mère et cet écart va aller en s’accentuant dans leur relation. Ce qui va créer une dérégulation du « trouvé/crée ». L’enfant va réagir avec déplaisir et même colère, car il a la sensation d’avoir détruit sa capacité de satisfaction, d’avoir détruit le monde tout entier. Il est alors essentiel que la mère sache gérer son sentiment de culpabilité : comment la mère va-t-t-elle réagir au sentiment de culpabilité lié à l’impression interne, plus ou moins consciente, que la rage de l’enfant est relative au fait quelle se soit donné du plaisir, quelle ait eu envie de se donner du plaisir en dehors de lui ?

ça va être essentiel d’abord pour permettre à l’enfant de dé-fusionner et d’avoir accès à la triangulation (1+1+1= 3)… c’est le désir de la mère pour le père, c’est la place que la mère fait au père dans son espace psychique pour un autre que bébé, qui va permettre à bébé, petit à petit la découverte de l’altérité (ce processus sera développé au stade suivant). L’enfant en conçoit de la colère et le manifeste… La suite du développement de l’enfant va donc dépendre la modification affective chez la mère, en lien avec son sentiment de culpabilité, c’est-à-dire de ne plus se consacrer exclusivement à bébé : ce sentiment de culpabilité lui-même lié à la manière dont elle a éprouvé, dans sa propre conquête, le droit au plaisir tout au long de sa vie (la mère revit ce qui a pu se passer dans sa relation avec ses parents et ce qu’elle a elle-même ressenti comme une tyrannie). Différentes réponses sont possibles :

 

1- La mère ne survit pas à la destruction de l’enfant

La mère tente d’annuler ce qui vient de se passer, pour tenter de faire oublier à l’enfant qu’elle est aussi une femme… mais avec une certaine hostilité inconsciente : alors, elle surcompense, et c’est l’une des manifestations les plus toxiques dans la relation mère/enfant (modèle de la mère-poule), car c’est lié à la défense de la mère contre sa propre hostilité, le développement de l’enfant va être étouffé.

Révolte ouverte de la mère contre l’enfant : deux grands types de révoltes sont observés : la rétorsion active, la rétorsion par retrait

Rétorsion active : la mère très agacée se met à crier plus fort, pour faire voir qui est le maitre : parce qu’on est dans un système de tyrannie, le problème, c’est bien de savoir qui est le maître ?

Rétorsion par retrait : la mère vit la tyrannie de l’enfant comme une ingratitude de l’enfant à son égard et la mère ne se sentant pas aimée par l’enfant, pas reconnue comme suffisamment « bonne mère », réagit par un mouvement de retrait affectif. Elle récupère ainsi un semblant d’autonomie en se retirant affectivement de la relation avec l’enfant : elle peut aussi se déprimer devant son incapacité à faire face à cette tyrannie.

 

2- La mère « survit » à la destruction de l’enfant

Deux conditions pour la réussite :

– les expériences antérieures d’illusions positives ont été suffisamment supérieures aux expériences antérieures d’illusions négatives,

– la mère vit suffisamment bien sa propre reconquête d’une autonomie et elle peut rester suffisamment constante affectivement et continuer à réaliser ses désirs de femme adulte.

 

Alors, l’enfant va faire l’expérience suivante : alors qu’il croyait avoir détruit sa capacité à se satisfaire, il va faire l’expérience que le monde a résisté à sa destruction.

Sur fond de cette expérience (que quelque chose ou quelqu’un résiste à la destruction), l’enfant va commencer à découvrir que quelque chose échappe à sa puissance destructrice. On rend service à un enfant à chaque fois qu’on est en mesure de lui monter que son agressivité n’a pas tout détruit.

 

Voilà donc l’histoire de la découverte de l’extériorité de l’objet, que quelque chose existe en dehors de lui. Il existe du non-moi, un autre sujet et le plaisir qu’il croyait se donner lui vient de cet étranger… c’est une naissance à la conscience.


A propos de l'auteur
Françoise HENRY
Auteur de remarquables pages d'homéopathie et de psychologie, alors qu'elle avait commencé sa carrière par le droit, elle nous a quitté en 2013, suite à la complication d'une greffe rénale. Nous lui devons tous beaucoup pour sa lucidité et ses efforts dans le domaine des médecines douces.